Dominique Moisi

géopoliticien, politologue et conseiller spécial de l’IFRI

« 2014-2015 : Un monde en ébullition »

26 janvier 2015

COMPTE RENDU

Le 26 janvier 2015, le Club Les Echos en partenariat avec Kurt Salmon recevait le géopoliticien et politologue Dominique Moïsi, conseiller spécial de l’IFRI et professeur associé au King’s College à Londres. Cette rencontre a été organisée à l’occasion de la parution du Hors-Série des Echos « 2014-2015 : Un monde en ébullition ».


Dominique Moïsi a ouvert les échanges en retraçant les incertitudes croissantes auxquelles est confronté le monde actuel. Les événements semblent échapper à notre contrôle, ils renvoient une impression de complexité et génèrent de l’angoisse. Ces évolutions tiennent à la rencontre de deux phénomènes : un mouvement tectonique de déplacement de l’histoire de l’Occident vers un autre encore indéfini et une multiplication de crises régionales concomitantes (Proche-Orient, Ukraine, Mer de Chine, crise identitaire européenne,…). Le monde contemporain se caractérise à ce titre par une difficulté accrue à hiérarchiser les menaces : les Etats-Unis par exemple doivent-ils se concentrer sur la lutte contre Daech quitte à se rapprocher de l’Iran, ou bien craindre avant tout que ce dernier acquière l’arme nucléaire ? De même, l’Europe est confrontée à de fortes divergences d’intérêts entre ses Etats membres du Nord et du Sud, les uns privilégiant la menace de Daech, là où les autres se concentrent sur la Russie. En définitive, on se retrouve confronté à la question soulevée par Kissinger dans son dernier ouvrage (World Order, 2014) : comment définir aujourd’hui nos objectifs stratégiques, et le peut-on seulement ?


Les échanges avec la salle ont été l’occasion d’approfondir ces différents enjeux en se concentrant sur des questions plus particulières. L’Europe notamment a fait l’objet de nombreuses interventions.  Interrogé sur la possibilité d’un compromis entre la nouvelle majorité en Grèce et l’Union européenne, Dominique Moïsi s’est montré relativement optimiste. Alexis Tsipras s’avère avant tout un pragmatique, même s’il est à la tête d’une coalition de petits partis marqués par une forte idéologie d’extrême-gauche. Angela Merkel étant elle-même très pragmatique, les négociations qui vont s’ouvrir pourraient bien se dérouler de façon plus constructive que ce que l’on pense communément. Il est peu probable par ailleurs que la situation grecque se reproduise ailleurs en Europe : elle est avant tout le produit d’un mensonge récurrent des élites pendant plusieurs décennies auquel s’est ajouté l’échec des politiques et du rythme imposés par Bruxelles et surtout d’une souffrance sociale majeure. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 57% des jeunes et 30% des femmes sont aujourd’hui sans emploi en Grèce, et la dette atteint 175% de la richesse nationale.


« Ce n’est pas une faiblesse que de fixer des limites à sa liberté. »


Sur les enjeux de sécurité et de défense en Europe, Dominique Moïsi a souligné la nécessité de rassurer les citoyens, au risque de favoriser sinon l’essor du populisme. Les assassinats perpétrés en France début janvier soulèvent à ce titre une question de fond, celle de la désignation de l’ennemi : peut-on parler aujourd’hui d’une guerre contre une internationale terroriste ? Le doute est permis car on pourrait avoir affaire à un phénomène de loups solitaires. La réponse à apporter doit être guidée par l’hypothèse du pire tout en mesurant bien l’impact de ses actions et en combinant les impératifs de respect et de tolérance et de réaffirmation de l’autorité publique.


Comme en 2006, Dominique Moïsi a pris à cet égard ses distances avec la publication des caricatures de Mahomet au nom d’une éthique de responsabilité : il ne faut pas « jouer avec des allumettes à proximité d’un puits de pétrole ». La liberté d’expression est un principe fondamental, mais il reste essentiel d’exercer un contrôle sur soi-même et de ne pas attaquer gratuitement ce qu’il y a de plus sacré chez l’autre. Ce n’est pas une faiblesse que de fixer des limites à sa liberté.


« Jamais l’Europe n’a été plus nécessaire, et jamais elle n’a été moins évidente aux yeux des citoyens. »


L’Europe est également confrontée à une montée du radicalisme et des populismes en son sein ainsi qu’à l’émergence d’un révisionnisme nationaliste en Russie. Tout ce pour quoi l’Europe a été faite en un mot est aujourd’hui remis en question, et il est essentiel d’y réagir ensemble : jamais l’Europe n’a été plus nécessaire, et jamais elle n’a été moins évidente aux yeux des citoyens. Sur le plan de la sécurité, elle pâtit encore de l’habitude de bénéficier de la protection américaine, qui a favorisé en Allemagne notamment un « désir d’impuissance » durable. L’attitude de la Russie impose pourtant aujourd’hui un effort de réarmement évident, et la menace de Daech un effort de renseignement et de police. Il est nécessaire de rééquilibrer les efforts en faveur de la fraternité et de la sécurité.


Interrogé sur la perspective d’un référendum au Royaume-Uni sur son appartenance à l’Union européenne, Dominique Moïsi a souligné que ce pays a toujours entretenu une relation à part vis-à-vis de la construction européenne, du fait de sa géographie et plus encore de son histoire. Une sortie du Royaume-Uni serait sans doute un coup significatif et regrettable porté à l’intégration européenne, mais elle n’engendrerait pas de crise identitaire décisive. Le plus important reste la relance du couple franco-allemand, et ce dernier passe en premier lieu par la restauration d’un sentiment d’unité et d’équilibre en son sein. La France à cet égard est sans doute aujourd’hui le pays clé en Europe, elle doit reprendre confiance en elle et se départir de sa défiance et de son complexe d’infériorité vis-à-vis de l’Allemagne.


« La mondialisation a apporté de la transparence. […] Les inégalités aujourd’hui entre pauvres et riches ne se sont pas seulement creusées, elles sont aussi devenues beaucoup plus visibles pour chacun. »


Les autres questions soulevées ont concerné le système international dans son ensemble et certaines thématiques régionales. Dominique Moïsi a défendu une vision cyclique de l’histoire où la mondialisation joue un effet d’accélérateur et sert de caisse de résonance. L’impression d’un monde devenu fou est largement une conséquence de la mondialisation, de l’interdépendance des images et des événements, et de la visibilité accrue qu’elle a apportée sur des inégalités qui continuent de se creuser. Il est essentiel dans ce contexte de conserver de la distance avec les événements et de se garder de tout jugement hâtif ou définitif : rappelons-nous que les historiens vénitiens en 1453 avaient vu dans la chute de Constantinople la fin de la Chrétienté…


La perspective d’une paix israélo-palestinienne constitue à bien des égards une matrice du système international, mais les chances de progrès restent extrêmement faibles et elles n’apporteraient pas de solution aux multiples conflits propres au monde musulman (entre Sunnites et Chiites, modérés et radicaux, l’Arabie saoudite et l’Iran,…) ni aux difficultés de la démocratie en son sein. Il faut se rappeler que le Hamas a salué les attaques contre Charlie Hebdo au moment même où le Hezbollah et l’Iran prenaient leurs distances.


L’humanité ne manque certes pas de défis communs, comme la lutte contre les pandémies et le réchauffement climatique. S’il n’y a pas sur ce point d’alternative à l’ONU, l’ONU ne constitue pas pourtant une alternative. Ce sont moins des nations unies que des Etats divisés dans un système où il n’y a plus d’empire (américain), ni d’umpire pour arbitrer les conflits. Sur le rôle actuel des Etats-Unis, Dominique Moïsi a cependant apporté une réponse nuancée : Barack Obama veut « entrer dans l’histoire comme l’homme ayant indiqué les grandes lignes à suivre », même si son second mandat est fragilisé sur la scène internationale par sa situation domestique. Les Etats-Unis restent engagés dans le monde comme l’a montré tout récemment le déplacement du président en Inde. Concernant l’attitude de la Russie, il a souligné l’importance de l’humiliation ressentie dans l’après-Guerre froide et la façon dont Poutine a su jouer de la fibre nationaliste. Si l’Europe aujourd’hui dispose de meilleures cartes, elle n’a pas de « joueur » à proprement parler. Il est essentiel de fixer pourtant des limites à Poutine avant qu’il ne soit trop tard.

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