PATRICK ARTUS

CHEF ÉCONOMISTE ET MEMBRE DU COMITÉ EXÉCUTIF NATIXIS, PROFESSEUR-ASSOCIÉ À L'ÉCOLE D'ÉCONOMIE DE PARIS

MATHILDE LEMOINE

CHEF ÉCONOMISTE GROUPE EDMOND DE ROTHSCHILD, PROFESSEUR À SCIENCES PO

Mercredi 16 janvier 2019

« Faut-il craindre une nouvelle crise ? »

COMPTE -RENDU 

Par Olivier Cassagne, Partner olivier.cassagne@wavestone.com, 

Delphine Escudéro, Senior Account Manager delphine.escudero@wavestone.com

et Nour Anoar, Consultant nour.anoar@wavestone.com


Le 16 janvier 2019, le Club Les Échos en partenariat avec Wavestone, Robert Half et Favart recevait Mathilde Lemoine et Patrick Artus pour débattre du sujet : « Faut-il craindre une nouvelle crise ? ».

Mathilde Lemoine, Chef économiste du Groupe Edmond de Rothschild, est diplômée de l’Université Paris Dauphine et de l’Institut d’Études Politiques de Paris, où elle obtient un doctorat en 1997. Conseillère technique au Ministère du Commerce Extérieur de 2002 à 2005, elle rejoint en 2005 le cabinet du Premier ministre Dominique de Villepin en tant que conseillère chargée de la macroéconomie et de la fiscalité. Elle dirige ensuite pendant les dix années suivantes les études économiques et la stratégie marchés d’HSBC France, avant de rejoindre le groupe Edmond de Rothschild pour créer un département de recherche économique et le diriger.

Patrick Artus, Chef économiste à Natixis, s’est formé sur les bancs de l’École Polytechnique, de l’ENSAE et de l’Institut des Études Politiques de Paris (1975). Ancien administrateur de l’INSEE, Patrick Artus a également conseillé la Direction Générale de la Banque de France. Aujourd’hui membre du Cercle des Économistes et du Conseil d’Analyse Économique, il dirige la Recherche et les Études de Natixis.


Un premier diagnostic du paysage macroéconomique par les deux économistes.


Mathilde Lemoine est plus optimiste que le consensus des économistes quant à la situation macroéconomique des États-Unis. Le plan américain de baisse d’impôts a un impact structurel et non seulement conjoncturel sur l’économie, puisqu’il a déjà permis d’accroître les capacités de production américaines tout en stimulant la demande, à l’inverse des politiques européennes plus keynésiennes. En Chine, le ralentissement de la croissance est essentiellement domestique. En effet, il résulte selon elle de la chute des investissements en infrastructure. C’est plutôt une bonne nouvelle car cela signifie que le gouvernement chinois a la main sur la stabilisation de la croissance. En conséquence, l’assouplissement monétaire et le plan de relance mis en oeuvre depuis l’été 2018 pourraient avoir un impact positif sur la croissance du PIB chinois. Selon ses prévisions, elle pourrait même légèrement accélérer au premier semestre 2019, ce qui serait très positif pour la croissance mondiale et pour les marchés financiers. La zone euro est dans une situation plus difficile. Non seulement, elle manque de relais de croissance intérieurs mais les élections européennes et le changement de Président de la Banque centrale européenne vont inquiéter et conduire les entreprises à reporter une partie de leurs investissements. En outre, au-delà des aspects conjoncturels, sa position de premier exportateur mondial en ferait la grande perdante des tensions commerciales qui s’annoncent. Par ailleurs, si les politiques de relance européennes par accroissement de la dette publique peuvent soutenir la demande en 2019, elles devraient peser à moyen terme sur la croissance faute d’accélération de la productivité. Patrick Artus s’intéresse aux deux grands facteurs de cycles aujourd’hui dans le monde. Le premier est le pétrole de schiste américain, qui fait fluctuer les prix du baril de pétrole en fonction de la production américaine. Suite à l’augmentation de celle-ci, on prévoit une baisse de 80$ à 60$ en 2019. L’année semble donc favorable pour les grands importateurs de pétrole comme l’Europe, la Chine, le Japon et les pays émergents. Le deuxième facteur de cycles est la croissance Chinoise, qui fluctue selon les investissements d’infrastructure massifs et les politiques de relance du gouvernement. Après une mauvaise année 2018, la croissance chinoise risque de repartir de plus belle puisque l’on s’attend à des investissements publics importants, soutenus par l’émission d’obligations publiques. L’endettement reste envisageable pour la Chine puisque la très importante épargne nationale permet au pays de fonctionner avec de gros déficits budgétaires. Le cycle chinois et le cycle du schiste sont donc deux cycles courts dont les impacts concorderont et seront positifs en 2019, mais probablement négatifs en 2020.


Quels impacts pour le Royaume-Uni et l’Europe à la suite du Brexit ?


Le Royaume-Uni sera le grand perdant de cette situation si des obstacles aux échanges avec la zone euro subsistent au terme des négociations. Patrick Artus rappelle que l’enjeu principal pour les britanniques n’est pas le maintien du secteur des services financiers - comme beaucoup l’imaginent - mais plutôt celui du secteur industriel. On estime à un million le nombre d’emplois industriels menacés. Le libre échange des biens semble donc être la seule solution pour limiter les dégâts, mais cela impliquerait que le Royaume- Uni respecte et applique les normes et règlements européens.

Mathilde Lemoine souligne l’impact positif du Brexit sur la zone euro, dont le système financier se verra consolidé par le rapatriement des chambres de compensation en zone euro. Celles-ci, en sécurisant les échanges de gré à gré entre acteurs de la zone euro, limitent la volatilité des rendements souverains des États membres et donc de l’euro, ce qui est appréciable dans une période de changement de président de la BCE.


Quels sont les risques climatiques associés au modèle de croissance actuel ? Et de quels leviers disposons-nous pour les réduire ?


Les risques liés au réchauffement climatique sont réels : si l’on ne fournit pas davantage d’efforts, les experts prévoient un réchauffement de +3,7° d’ici la fin du siècle, ce qui serait lourd de conséquences. Pour éviter ce scénario, il faudrait réduire les émissions de C02 nettes de 2 à 3% par an d’ici à 2060, pourtant, aujourd’hui elles augmentent de 1,5% chaque année. L’objectif semble difficile à atteindre puisqu’historiquement, la hausse du niveau de vie est intrinsèquement liée à la production d’énergies fossiles. Pourtant, pour respecter l’engagement des Accords de Paris et maintenir le réchauffement climatique en dessous de 2°C, il faudrait agir sur le marché du carbone en augmentant le prix d’émission de la tonne de CO2, qui, en passant de 20- 30€ aujourd’hui à 100€ à horizon 2025 permettrait la transition vers des énergies plus propres.

Le coût potentiel de cette transition énergétique est un sujet déterminant. Par exemple, les pertes de l’industrie automobile européenne, liées à son manque de compétitivité dans la production de batteries électrique face à des champions industriels tels que la Chine, seraient considérables. De plus, si l’on se dirige vers un modèle avec une énergie entièrement renouvelable, le prix de l’énergie exploserait. Au-delà du problème de stockage, un tel modèle nécessite des capacités de production correspondant à 3 fois la demande en raison des problèmes d’intermittence du vent et du soleil. Les échanges mondiaux seraient alors fortement impactés par la hausse conséquente des prix du transport.

Mathilde Lemoine corrobore ces constats et ajoute qu’un enjeu important réside dans l’investissement et dans la productivité. L’histoire économique montre que gagner en productivité c’est produire avec de ressources en Capital, en Travail et naturelles limitées tout en satisfaisant une demande croissante. Cela implique des investissements dans le travail qualifié et dans des projets sélectionnés selon des critères environnementaux, ce qui n’est pas du tout l’orientation prise par les politiques européennes aujourd’hui. En effet, la cohérence des politiques fiscales européennes n’est pas appréhendée pour favoriser ce genre d’investissements responsables ni la transition écologique. Le coût social de la pollution n’est pas encore reflété dans les prix de production, ce qui maintient la dépendance aux technologies polluantes.


Quel bilan tirer des dispositifs de règlementation prudentielle mis en place depuis la crise financière de 2008 ?


Le taux d’endettement mondial plus élevé aujourd’hui qu’il y a 10 ans n’est pas un signal négatif annonciateur d’une crise selon les deux économistes. Le Comité des Banques Centrales a décidé de régler le problème de l’endettement public en maintenant pendant très longtemps des taux d’intérêt artificiellement bas, en dessous des taux de croissance. Dans un contexte de faible inflation, ce phénomène permet aux pays de l’OCDE de limiter leur endettement, et de gonfler la croissance.

Patrick Artus précise que pour remédier à cette politique de taux d’intérêts bas, il faudrait relancer l’inflation, notamment en réformant le marché du travail pour redonner du pouvoir de négociation aux travailleurs et augmenter les salaires. C’est le vrai sujet qui remettrait en cause cette politique de taux d’intérêt bas et, par la même occasion, mettrait en risque les économies endettées. Mathilde Lemoine ajoute que les banques centrales sont absolument déterminées à garder le contrôle des taux d’intérêt et de l’évolution du prix des actifs. C’est dans ce but que la BCE a complété son arsenal d’instruments par la possibilité de mettre en oeuvre des mesures macro-prudentielles. Elle peut ainsi maintenir les taux d’intérêt à un bas niveau et essayer de juguler le risque de bulles. Si à court terme, la BCE peut avoir l’illusion de garantir ainsi une certaine stabilité des marchés financiers, c’est aux prix d’une perte de crédibilité, de dévalorisation de la monnaie et d’une mauvaise allocation des ressources. Les banquiers centraux devront, un jour, rendre des comptes à ce sujet.


Conclusion


L’analyse macroéconomique des récents évènements ayant affecté les principaux acteurs de la scène politique et économique internationale semble écarter un risque de crise immédiate. Il reste toutefois impératif de faire évoluer le modèle de production et de consommation énergétique à l’échelle mondiale pour éviter des catastrophes naturelles dont les effets seraient dévastateurs.